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Publié par David NOËL

Execution-Louis-XVI.jpgDes atrocités commises par des troupes mal commandées et des bandes inorganisées : un manque d'Etat plutôt qu'un excès d'Etat.

Par Jean-Clément Martin*

Au moins 30 000 exécutions sur ordre des tribunaux de la Révolution, certainement plus de 170 000 morts et disparus à la suite de la guerre de Vendée. Faut-il que la République se repente de la Terreur et des massacres dans l'Ouest ? La question mériterait de se poser... si elle avait un sens. 

Ce n'est pas que ces chiffres soient faux, c'est que la réalité se situe au-delà. Ce n'est pas non plus qu'il faudrait considérer ces guillotinades, tueries, atrocités comme des accidents regrettables, presque inévitables : les avantages obtenus ne peuvent pas compenser des atrocités. Ce n'est pas, enfin, qu'il n'existerait aucun lien entre la Ire et la Ve République, ou parce que les auteurs des mises à mort n'ont été que des sous-fifres, des déviants ou des exaltés.

La question n'a pas de sens parce que, contrairement à tout ce qui a été dit et répété, la Terreur n'a pas été établie comme système politique. Certes, des décrets et des proclamations ont réclamé la destruction des opposants, à commencer par «les brigands de la Vendée». Mais d'autres décrets ordonnaient expressément que les femmes, les enfants, les vieillards et même les hommes sans armes soient protégés par la République.

La «mise à l'ordre du jour» de la Terreur n'a pas été prononcée par la Convention en 1793. Et le mot «Terreur» n'a été utilisé qu'après la mort de Robespierre (juillet 1794) pour le charger des crimes que l'opinion trouvait insupportables. Les députés n'ont pas cessé de refuser la Terreur, qu'ils jugeaient indigne d'eux. En revanche, on peut accuser la Convention d'avoir, par tactique et faiblesse, laissé certains de ses membres, les généraux des armées et nombre de militants, commettre des exactions. Ce fut vrai en Vendée, comme à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, etc.

La Révolution n'a eu aucune unité, elle n'a jamais été ce «bloc» dont parlait Clemenceau. La Révolution répond à la crise de la monarchie en commençant par un régime parlementaire désireux de régénérer le royaume. Parce que le roi mène une politique ambiguë, les tensions dégénèrent en guerre civile, se poursuivent dans la fuite en avant de la guerre avec l'Europe, et la Révolution se fait dictature de guerre, impitoyable avec ses ennemis, intérieurs et extérieurs, mobilisant le pays et employant à son profit les énergies les plus violentes. Quel régime n'a pas pris à son service les «chiens de guerre» nécessaires pour supprimer une menace, avant de les désavouer parce qu'ils en représentent une autre ?

Cette guerre de Vendée servait d'abord à savoir qui prendrait le pouvoir à Paris. La Vendée était devenue l'ennemi public numéro un en mars 1793, parce que les Montagnards accusaient les Girondins d'avoir laissé les paysans insurgés gagner une bataille à Cholet. Girondins, dantonistes, sans-culottes disparurent dans le creuset infernal en même temps que les combattants et une partie de la population locale. A la mi-1794, la guerre fut stabilisée et les Montagnards restèrent seuls détenteurs de tous les leviers politiques. Les responsables des atrocités, Carrier à Nantes, Turreau, général en chef des armées, étaient déplacés et désavoués ; quelques seconds couteaux, fusillés ou guillotinés pour leurs actes désormais qualifiés comme des crimes.

Nécessaire travail de deuil

Il fallut la mort de Robespierre pour que la machine fantasmatique de la dénonciation embarque toute la France dans le déballage des massacres. Entre 1794 et 1795, il n'y eut aucun tabou sur la Vendée, on chercha les coupables : Robespierre, déjà mort, et Carrier, pas encore, devinrent les boucs émissaires convenables tandis que tout le pays et même l'Europe entière savaient tout des noyades de Nantes, des «mariages républicains» (des condamnés attachés deux à deux et noyés) et des «colonnes infernales» qui ravagèrent la Vendée.

La dévastation de la Vendée entamait ainsi sa carrière mémorielle qui allait faire d'elle le prototype de la victime de la Révolution et de toutes les révolutions. Mémoires de la marquise de La Rochejaquelein, actions d'éclat de la duchesse de Berry, en 1832, s'ajoutèrent aux monuments, tableaux, romans, chapelles qui exaltaient les souvenirs des martyrs. A contrario, la IIIe République fit ce qu'elle put pour condamner royalistes et fanatiques religieux. La complexité de ce qui s'était passé fut aplatie par les slogans, récupérée et déformée par les politiques, tandis que les mémoires familiales se forgeaient, d'un côté comme de l'autre, sur des engagements manichéens.

Ces crimes de guerre et cette exaspération mémorielle ne permettent pas d'accepter que ce moment dramatique se résume à un «génocide» et s'apparente à un «mémoricide». Qui pourrait en effet se repentir et de quoi ? La République ne s'est jamais reconnue dans les rivalités qui ravageaient le régime entre 1792 et 1794. Faut-il alors désavouer les républicains des années 1890 qui contribuèrent à faire connaître les activités criminelles des sans-culottes et de Robespierre ? Aucun système, aucune institution, aucun groupe constitué, aucun homme même n'a organisé la Terreur et la guerre de Vendée. Au plus haut niveau de l'Etat, comme dans les armées et les départements, tous furent responsables, par leur inaction au moins, des atrocités commises par des troupes mal commandées et par des bandes incontrôlées. 1792-1794 furent deux années de guerre civile, de manque d'Etat, et non pas d'un excès d'Etat.

Ce n'est pas de la repentance que la Vendée et la France ont besoin, mais du travail du deuil. Un deuil qui reconnaîtrait que nous vivons encore sur les souvenirs de cette guerre fratricide qui a laissé derrière elle des victimes mais aussi une formidable réserve mémorielle mobilisant toujours les descendants des Bleus et des Blancs. Inutile de dresser une partie des Français contre les autres au nom du passé. Accepter enfin ces mémoires, leur donner la reconnaissance qu'elles méritent, comprendre que la France, la nôtre, s'est forgée sur ces batailles jamais complètement terminées : ni repentance ni devoir de mémoire, mais lucidité de l'histoire.

* Historien (Paris-I), il vient de publier Nouvelle histoire de la Révolution française, Perrin, 2012.


Source : Marianne
Mercredi 28 novembre 2012

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