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Vidéos APHG 59-62

Publié par David NOËL

opinion-allemande-sous-le-nazisme.gifJe viens de terminer la lecture de l'opinion allemande sous le nazisme (Bavière - 1933-1945), de l'historien britannique Ian Kershaw. Ce livre qui a profondément renouvelé nos connaissances du IIIe Reich était paru pour la première fois en français en 1995, plus de dix ans après sa première parution anglaise, et vient d'être réédité au CNRS Editions.

L'opinion allemande sous le nazisme est une histoire des « Allemands ordinaires » dans une région hautement emblématique, la Bavière, qui a vu Adolf Hitler faire ses premiers pas d’agitateur et de démagogue raciste.

Ian Kershaw explique dans l'intoduction qu'il n'a pas cherché à étudier la résistance au nazisme, héroïque et marginale, mais bien plutôt les phénomènes de dissension. C'est le nazisme au quotidien qu'il étudie à travers trois thèmes : l'attitude de la paysannerie, du monde ouvrier et des classes moyennes face aux questions économiques, les réactions des Bavarois dans le bras de fer qui oppose Etat nazi et Eglises catholiques et protestantes et enfin les réactions de la population face à la persécution des Juifs.

A rebours d’une interprétation longtemps partagée par les historiens, Kershaw entend rompre avec l’image d’une domination totale de la population par un régime aux forces répressives toutes puissantes et le montre au travers de multiples sources (rapports du SoPaDe, rapports des autorités nazies...) qui témoignent souvent de la même désaffection de la population bavaroise pour le régime.

Paysans, ouvriers ou artisans, les Allemands de l'époque se préoccupent d'abord de leur vie quotidienne. La pénurie de main d'oeuvre, les mesures de régulation des prix des produits agricoles mécontentent les paysans, qui sont souvent très pratiquants et désapprouvent les attaques du régime contre les Eglises. Dans les villages, les militants nazis sont totalement minoritaires, les réunions du parti nazi sont désertées.

La situation est pire encore dans les usines. Ainsi, en 1943, on ne chante plus, en fin de journée, dans les douches des grandes usines de Basse-Franconie, baromètre infaillible du moral des travailleurs : « Désormais, plus personne ne pipait mot. Ou, s'ils ouvraient la bouche, ce n'était que pour jurer et pester. »
Près de Nuremberg, ce sont 400 employés qui refusent de défiler en cortège derrière la croix gammée pour aller assister à un film à la gloire du héros nazi Horst Wessel ; on n'en trouvera que 4 pour obéir.
Ailleurs, la collecte pour le cadeau de noces du jeune nazi zélé qui remplace l'ancien patron juif ne rapporte que 12 marks, pour 700 personnes sollicitées...

La mise en évidence des divisions de l'opinion infirme l'idée d'une communauté nationale forgée et soudée par le nazisme. Au contraire, Kershaw montre dans son livre la persistance du sentiment d'injustice, mais paradoxalement, même dans les milieux hostiles au parti nazi, on continue d'admirer Hitler et d'approuver sa politique extérieure.

En matière religieuse, les attaques des nazis contre les Eglises leur aliènent très vite la sympathie des catholiques, majoritaires en Bavière et même des protestants. L'année 1934 est ainsi marquée par la "lutte ecclésiastique" entre l'évêque Meiser et l'Eglise protestante du Reich, inféodée au régime et qui voulait régenter toutes les églises provinciales. La déposition de Meiser suscite un véritable tollé dans la communauté protestante et une manifestation de soutien qui réunit 10 000 personnes est organisée à Nuremberg. Les autorités nazies sont obligées de reculer.

L'introduction des écoles interconfessionnelles et l'éviction des ordres religieux mécontentent profondément les catholiques. En 1941, Hitler est obligé de stopper l'élimination des malades mentaux devant le tollé de la mesure parmi les catholiques et on assiste à des manifestations dans plusieurs villes de Bavière contre l'enlèvement des crucifix dans les écoles.

A contrario, on observe que la question juive indiffère assez largement la population bavaroise pour qui les Juifs sont une menace toute théorique. Alors que l'extermination des juifs est un enjeu central pour le nazisme, « tuer les juifs ne fut jamais une priorité » pour la majorité des Allemands. Tous les indices montrent par exemple que la Nuit de cristal a été accueillie avec une large désapprobation par la majorité des Allemands.

Dans la hiérarchie des préoccupations, la « question juive » venait de toute façon bien après les problèmes matériels ou les attaques contre les traditions religieuses. Sans excuser en aucune façon un antisémitisme populaire aussi ancien que largement répandu, Ian Kershaw refuse d'établir un lien entre la radicalisation de la politique antijuive et les exigences de l'opinion : l'antisémitisme allemand « fut bien une condition nécessaire au génocide, mais il n'en fut pas la cause ». Refus de simplification qui ne vaut pas absolution : s'il n'y a pas eu soutien actif de la population, l'indifférence générale s'est installée, et ce vide moral a permis le processus d'extermination.

En fait, en Bavière comme ailleurs, la dissension se nourrit surtout des difficultés du quotidien et ne remet pas en cause les fondements du régime. L'opinion allemande sous le IIIe Reich est une opinion éclatée, atomisée et profondément ambivalente : un grand nombre d'Allemands rejettent des pans entiers du nazisme, mais gardent confiance en Hitler. Victime de la répression et de son ambivalence, l'opinion populaire ne pouvait plus se manifester qu'en sourdine. Le régime nazi avait acquis suffisamment d'autonomie pour mener à bien ses projets de guerre et de génocide.

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