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Vidéos APHG 59-62

Publié par David Noël

Les historiens se sont très tôt penchés sur le déroulement et les suites de la Première Guerre mondiale, conflit qui a orienté le destin du XXe siècle tout entier.

Les armistices de 1918, les traités de paix de Versailles, de Saint-Germain-en-Laye et du Trianon et le complexe écheveau territorial qui s’en est suivi, les après-guerres et leurs dynamiques de reconstruction ont ainsi suscité une abondante littérature, aussi remarquable que nécessaire, qui ne dit pas, cependant, comment les peuples et les nations sont sortis de la Grande Guerre.

De fait, la notion de « sortie de guerre » a rencontré une faveur croissante dans le champ historiographique de la conflictualité contemporaine. Pour une raison simple : au contraire de « l'après-guerre », la notion de « sortie de guerre » suggère la durée. La sortie de guerre est un processus.

Une équipe internationale d’historiens, placée sous la direction de Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d'études à l'EHESS et spécialiste de la Première Guerre Mondiale et de Christophe Prochasson, spécialiste de l'histoire culturelle de la politique, interroge dans ce livre le monde de l’après-1918 : pays vainqueurs (France, Grande-Bretagne, États-Unis, Tchécoslovaquie, Italie), pays vaincus (Allemagne, Autriche, Hongrie), pays libérés (Belgique, Roumanie, Yougoslavie), pays engagés dans de nouveaux conflits, civils ou territoriaux (Russie, Pologne, Turquie, Grèce), enfin colonies et dominions de l'empire britannique.

On lira avec attention les contributions de Bruno Cabanes sur la France au sortir de la Grande Guerre, de Gerd Krumeich sur l'impossible sortie de guerre dans l'Allemagne de la République de Weimar ou encore de Nicolas Werth, sur les mutations d'une guerre prolongée dans l'espace russe.

L’histoire de l’après-1918 est celle d’une démobilisation et d'une brutalisation. Démobilisation effective des combattants et des économies, mais aussi démobilisation culturelle des sociétés : il fallut, après plusieurs années d’investissement collectif dans le conflit, reprendre les relations avec les ennemis d’hier et organiser le retour aux normes, elles-mêmes ébranlées par près de cinq années de guerre.
À cela s’est ajoutée une dimension morale, voire psychique, où les commémorations ont joué leur rôle : celle du deuil, collectif, ou familial, de nations touchées par la mort de masse, et celle du traumatisme chez les victimes, militaires ou civiles.

Dans de nombreux pays d'Europe, la sortie de guerre s'accompagne d'une brutalisation des sociétés : en Allemagne, les Corps Francs, hantés par le mythe de l'invincibilité allemande et du « coup de poignard dans le dos » continuent la guerre contre les spartakistes et la République des conseils de Munich ; l'occupation de la Ruhr, entre 1923 et 1925, par les troupes belges et françaises est une façon de venger l'occupation de la Belgique et du Nord de la France au moment où le thème des atrocités allemandes disparaît peu à peu des mémoires. Là aussi, la démobilisation culturelle a joué son oeuvre et il faudra attendre les années 90 pour que l'historiographie réévalue l'ampleur bien réelle des atrocités allemandes au moment de l'invasion de 1914.

Aux Etats-Unis, la croisade wilsonienne pour établir une Société des Nations et un nouvel ordre international est stoppée par un Congrès et une opinion publique isolationniste. En Russie, enfin, la guerre ne s'achève qu'avec la défaite des armées Blanches soutenues par l'Entente. Jusqu'en 1920, des troupes tchèques combattent l'Armée Rouge en Sibérie et pour les Français et les Anglais de l'armée d'Orient, la guerre continue, une guerre absurde pour des soldats qui ont hâte de rentrer chez eux. 

À l'image d'un J.R.R. Tolkien, parti en France en 1915, nommé officier en 1916, qui essuie le feu ennemi durant la bataille de la Somme et dont l'oeuvre toute entière est marquée par la guerre, on ne peut exclure que bien des contemporains du conflit ne soient jamais « sortis » de la Grande Guerre.

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